I – Le CHU de St Herblain cherche un partenaire privé en intelligence artificielle

En janvier 1986, je crée à Nantes ma première entreprise : A.r.c.a.n.e. (Automatisation du Raisonnement et de la Connaissance, Acquisition Normalisée de l’Expertise), une start-up avant l’heure spécialisée en « IA » (Intelligence Artificielle). Mon but est de développer des applications dans ce domaine pour les entreprises. J’embauche un jeune Centralien spécialisé IA, un garçon précieux qui a la très rare expérience d’avoir développé pour EDF un système expert de diagnostic de fissures dans les centrales nucléaires. Puis je lance la prospection.

C’est alors que nous rencontrons l’Hôpital Nord de Nantes-St Herblain, un hôpital « à la pointe de la recherche ». Il a déjà installé pour test une curiosité à un étage : un système de chariots autonomes optoguidés pour parcourir les couloirs sans pilote. Le patron du service Pneumologie nous informe de son projet de développer un système expert de diagnostic de l’embolie pulmonaire. Il recherche des partenaires technologiques, si possible privés pour que ça tourne.

Il nous nous invite à faire la connaissance de la responsable du laboratoire de recherche en IA (intelligence artificielle) de l’École des Mines de Nantes, qu’il voudrait associer au projet. Je donne rendez-vous à cette dame  à l’hôpital. C’est une femme très simple, tout à fait aimable, contente de découvrir qu’une société d’IA s’est ouverte à Nantes, que je vais appeler « Mme Desmines » pour plus de commodité. Elle dit voir parfaitement les synergies entre son laboratoire et ma société. Ceci dit, je remarque avec étonnement que pour une directrice de recherche en IA d’une grande école, elle n’a pas l’air très compétente ni passionnée par son sujet. Elle n’entame aucune discussion sur l’intelligence artificielle.

Nous nous rendons ensemble mon centralien, elle et moi, une ou deux fois à l’hôpital en pour discuter du projet avec notre client commun et recueillir un peu de sa connaissance sur l’embolie pulmonaire. Vient le moment fatidique : le client nous demande, à Mme Desmines et à moi, de lui prouver notre compétence et de lui faire une proposition. Pour le convaincre, je ne vois pas meilleur argument que de développer le début du système expert sur l’embolie pulmonaire qu’il demande.

II – Une démonstration d’IA percutante sur le premier ordinateur portable de l’histoire, français

Avant la présentation à l’hôpital, je confie à Mme Desmines mon admiration face à l’efficacité de l’intelligence artificielle d’Intelligence Service, le logiciel que j’utilise issu de l’université Paris 6 (« Pandora »). J’y vois une découverte majeure à exploiter, qui va intéresser ses étudiants. C’est alors qu’elle tique : « Mais l’utilisation de cet outil ne  réclame pas de compétence informatique » ! Je lui réponds que c’est là l’intérêt : n’importe qui devient capable de faire de l’IA (intelligence artificielle) et son laboratoire va le prouver. Cette perspective la choque : que va-t-elle enseigner en IA alors ? Très surpris qu’elle ne soit pas plus intéressée que cela par la perspective d’offrir à ses élèves de nouveaux horizons et au public la technologie informatique la plus avancée qui soit, je me retrouve en train de lui suggérer un programme de recherche : « faites travailler vos étudiants sur l’automatisation du raisonnement, sur toutes les formes de raisonnements, trouvez des structures de connaissances communes à différents domaines, faites leur développer des générateurs de systèmes experts plus puissants qu’Intelligence Service, etc. » Elle me quitte, fort dubitative.

Mon Centralien et moi planchons alors là-dessus avec Intelligence Service. Il a une qualité remarquable : IL RAISONNE ! Il n’y a aucune programmation à faire, donc aucun besoin d’informaticien, pour développer le nec plus ultra de l’informatique : des programmes sous forme système expert. Il suffit de lui donner de la connaissance sous forme de règles en langage de tous les jours et il trouve les résultats en raisonnant. D’où une rapidité de développement et une puissance que ne peuvent atteindre les méthodes classiques enseignées à l’université.

Mon Centralien et moi planchons sur la maquette à partir de la connaissance fournie par le client au cours de nos conversations. Elle tourne bientôt de façon satisfaisante et nous prenons RV avec l’hôpital.

III – La baffe !

Quand notre client nous reçoit, nous sommes venus avec notre PC portable (un Micral de Bull, un micro-ordinateur, un des premiers au monde à être commercialisé) et un début de système expert parfaitement opérationnel grâce à Intelligence Service, le premier opérationnel sur l’embolie pulmonaire. C’est dire comme la démon va être percutante.

A la vision de notre Micral, il est très étonné puis ennuyé. Il me dit que, de toute façon, c’est inutile, nous ne sommes pas retenus ! Il ne travaillera qu’avec le laboratoire de l’École des Mines… Stupéfait, je lui demande pourquoi. Il répond d’une voix blanche : « c’est comme ça ». Je lui propose malgré tout de lui montrer le travail que nous avons fait pour lui à partir de son propre savoir sur l’embolie pulmonaire. Il me répond : « non » ! 

Abasourdi par tant de culot, je lui demande ce qui motive son refus plutôt brutal. Il me répond froidement : « Mme Desmines m’a dit que vous êtes incompétent en IA. C’est pourquoi je ne vous passerai pas commande. ». Je lui fais alors remarquer qu’à Nantes et probablement dans tout l’ouest, il n’y a qu’une seule personne qui a écrit un vrai système expert industriel, c’est mon collègue Centralien ici présent. Et qu’aux Mines de Nantes, aucun étudiant, y compris Mme Desmines, n’a jamais écrit un système expert ! Comment peut-il faire reposer une partie de l’avenir de la recherche de son hôpital sur de si fragiles épaules ? Il a devant lui un système expert qui va lui montrer notre compétence s’il veut bien avoir l’obligeance de le regarder. Rien à faire, il s’y refuse. Surréaliste !

Je lui demande alors de m’expliquer pourquoi il ne nous a pas prévenu de son refus pour nous éviter de travailler sur une proposition et de nous faire déplacer. Il ne sait quoi répondre… Nous repartons, bien marris et estomaqués. Ces deux réactions, l’insolence et l’irresponsabilité face au privé – on peut même dire la bêtise – sont typiques de l’administration. Tout mon blog à venir va le démontrer.

Le lendemain matin, quand j’arrive au bureau, je trouve un mot de mon centralien griffonné à la hâte : « Je ne suis pas fait pour cette vie un peu trop risquée, je vous donne ma démission ». Il ne réclame même pas son salaire et je ne l’ai jamais revu ! Grâce à « l’honnêteté » d’un des responsables de l’hôpital et à sa complicité avec une universitaire, j’ai perdu à la fois ma première affaire, mon premier Ingénieur et une embauche en IA a disparu !

IV – Voilà l’explication que tout chercheur français doit savoir s’il ne veut pas prendre des baffes : « le privé est concurrent du public » ! Pas l’inverse…

Cherchant à comprendre car, tout de même, la survie de mon entreprise en dépend, je téléphone à Mme Desmines pour lui demander pourquoi elle a prétendu que nous étions incompétents en IA. Elle me dit alors qu’elle n’allait tout de même pas laisser passer un « concurrent » ! Le ciel me tombe sur la tête ! Me voilà concurrent de l’université, maintenant ! Moi qui nous croyais partenaires ! Ce mot de « concurrent » est entré comme au fer rouge dans mon esprit. Le fameux « partenariat entreprise-université » pour la recherche dont l’État nous rebat les oreilles, ce serait donc du bidon ?

Le projet de l’Hôpital Nord fut donc mené par les étudiants de Mme Desmines, des amateurs comme elle, et il n’aboutira jamais ! Mais quelle importance ?  L’objectif était de s’échanger le fric de nos impôts.  On n’allait tout de même pas en faire profiter le privé ! Tout le monde y a perdu. Les patients et les contribuables itou… A force d’irresponsabilité et d’incapacité à innover, l’hôpital public tue ses patients !

Triste France…