Cet article est la reprise d’un autre article que j’ai écrit il y a longtemps : « Jean-Philippe de LESPINAY rencontre au SICOB son premier polytechnicien… Ce témoignage est extrait du blog La France, un pays dirigé par une élite corrompue » dans lequel je tirais à boulets rouges sur l’administration.

I – Ma fascination envers un grand homme

Je me rappelle mon premier polytechnicien. C’était en 1973. Je venais de terminer mon service militaire et j’étais, jeune embauché, en train de préparer le stand de ma société la Compagnie Honeywell Bull, pour le salon du Sicob qui allait ouvrir le lendemain. Soudain, mon patron me chuchote : « Attention ! Il y a un big boss sur le plateau ! » Je me retourne et voit en effet un homme maigre d’une trentaine d’années, tout seul debout au milieu du stand, l’air paumé, ne jetant pas un regard dans notre direction. « C’est un polytechnicien ! » ajoute le patron impressionné, « le 2ème niveau de la hiérarchie, juste sous le PDG ! » Du coup, je regarde mieux cet oiseau rare, pour savoir à quoi ça ressemble un grand patron.

Pendant toute la durée de notre conciliabule, l’oiseau rare n’a pas bougé. Il demeure là, sans un mot, inconscient de notre présence alors que nous sommes à quelques mètres de lui en train de le regarder et d’attendre qu’il nous rejoigne. Je le scrute avec attention : il est hagard, désespéré et laid ! Il a l’air de vivre une question existentielle dramatique à laquelle personne ne peut répondre. Mon patron le hèle poliment et il finit par venir nous rejoindre. Il répond à nos saluts, inaccessible, regardant ailleurs. Il nous dit à contrecœur qu’il a été envoyé là pour superviser l’installation du stand et qu’il ne trouve rien à redire. Puis, sans nous jeter un regard, sans que nous ayons eu le temps de parler boulot, il nous tourne le dos et s’en va…

Ce grand patron me fascine. Il a l’air d’avoir des soucis d’un ordre tel que, nous, pauvres petits cadres, nous ne pouvons rien comprendre. Un peu jaloux, je me dis que jamais je ne pourrai avoir, à son âge, cette distance face aux autres, cette supériorité apparente. Je me console en me disant que, vu son air désespéré, si c’est ça le plaisir d’être patron, je ne suis pas prêt d’en briguer le poste.

II – Des postes usurpés

Aujourd’hui, après avoir connu bien des patrons et l’être devenu moi-même, après avoir connu bien des « X » comme lui, son attitude s’explique parfaitement sans avoir recours à aucune supériorité. Mettez-vous à sa place : ce jeune, à peine promu de l’X, s’est vu bombardé grand patron d’une division de ma compagnie. Déjà, pour lui, c’est la crise. Son personnel lui demande des choses et une intelligence de Bull dont il est incapable. Il commence à souffrir… Puis, on lui demande de superviser l’installation de notre stand, donc de contrôler un outil sophistiqué de vente – notre stand – dans un temple de la vente de haut niveau, le SICOB (grand salon de l’informatique de l’époque). Or, la vente n’est pas enseignée à polytechnique ni dans aucune grande école d’ingénieurs. Même à HEC, ESSEC ou autres écoles « de commerce » c’est survolé. On y préfère la « gestion », un travers de fonctionnaires.

Nous étions face à un jeune sans aucune expérience, sans aucune connaissance commerciale, qui plus est méprisant comme tous ses semblables les vendeurs « de savonnettes ». Et le voilà subitement plongé, tout seul, parmi eux ! En situation d’infériorité intolérable, en somme… D’où ce désarroi brut, primaire, digne d’un autiste…

Par la suite, de 1982 à 1985, j’ai travaillé chez CRIL à Puteaux, une SSI dirigée par des Polytechniciens (François Simon et Patrick Clément) ). C’est grâce à eux que j’ai découvert l’intelligence artificielle. Ils étaient heureux de m’accueillir, moi un vrai vendeur ! Au vu de mes bons résultats, je fus vite promu Directeur Commercial. Mais quand j’ai demandé au patron, qui se considérait comme un des polytechniciens les plus intelligents du marché et m’adorait, de faire un planning pour nos ingénieurs affectés à de nombreuses tâches différentes simultanées chez les clients, il m’a haï instantanément et m’a demandé de quitter l’entreprise ! Ce planning, c’était ce que son second, directeur technique, lui réclamait depuis longtemps et qu’il avait toujours refusé. A ses yeux je venais de remettre en cause son autorité et de conspirer avec son adjoint. Il a fini par me virer fin 1985. Sa boite a coulé en un an… Voilà les graves bêtises dont est capable « le plus intelligent des polytechniciens »…

Par la suite j’ai sympathisé avec un chef d’entreprise avec qui nous avions des amis communs. Il m’a appris qu’il avait fondé avec un autre ami une société de services informatiques spécialisée dans la « régie » (location d’informaticiens aux administrations et entreprises publiques) qui marchait très bien. Pour pouvoir pénétrer les administrations ils avaient pris un associé, justement François Simon qui, en tant qu’X avait ses entrées dans le monde des polytechniciens occupant les plus beaux postes de l’État. Il s’était révélé si casse-pied et incapable d’évoluer qu’ils avaient fini par le virer en lui laissant sa clientèle. C’est comme ça que CRIL était née.

III – La terrible inefficacité d’un polytechnicien « normal »

Pour faire des affaires, François et moi avons écumé la Bretagne en 1983, son pays qu’il aimait beaucoup. Il avait pris rendez-vous avec des polytechniciens patrons de centres de recherche (CCETT, CNET…). Tous ceux que nous avons vus étaient de pauvres types sans prétention, mal dans leur peau ! L’un d’eux avait le visage couvert de boutons purulants. Les autres n’avaient rien à dire. Ils ne savaient pas où en étaient les recherches menées par leurs laboratoires. L’un d’eux nous a montré naïvement son jouet : un visiophone conçu chez lui posé sur son bureau, qu’il ne savait pas faire marcher. Rien à voir avec des patrons. C’était atterrant. Sur la route avec François, je n’osais rien dire. C’est lui qui me posait la question en sortant de nos rendez-vous : « Que penses-tu de cet homme ? ». Je répondais prudemment qu’il n’avait pas l’air bien dans sa peau et de toute façon ne semblait pas décideur. Il me répondait alors invariablement : « Et oui, je suis le seul polytechnicien normal ! »

Lui et moi, une fois revenus à l’hôtel, nous dînions ensemble en discutant de l’avenir de notre société devenue une multinationale grâce à nos compétences uniques en intelligence artificielle. C’était passionnant ! Nous détenions la licence de la « meilleure version » du langage d’IA « Prolog » sur le marché et pouvions facilement la commercialiser à l’export. Il suffisait de la présenter dans un salon international informatique. Nous arrivions à des décisions exaltantes qui allait faire de CRIL une société mondialement connue. Je m’endormais tout heureux d’avoir trouvé enfin un patron intelligent et dynamique, qui allait me permettre de jouer un rôle déterminant dans l’expansion de son entreprise.

Hélas, le lendemain matin, François avait tout oublié ! Étonné et déçu, je lui rappelais alors nos merveilleuses décisions de la veille. Il me répondait que c’était génial mais que c’était du rêve. Pas question de les mettre en œuvre. C’était ainsi soir après soir. Puis il s’est fâché contre moi suite à l’affaire du planning. Alors il s’est mis à exécuter le plan commercial que nous avions mis au point ensemble en Bretagne ! Il a reçu des journalistes pour vanter son entreprise mais l’entretien a été si catastrophique qu’ils ont publié un article disant qu’ils n’avaient rien compris… Jamais je n’avais vu des journalistes invités par une entreprise et la débinant. Puis il est allé au salon d’Orlando en Floride en 1984 avec son adjoint vendre sa version de Prolog à bas prix (un logiciel une fois conçu ne coûte rien à copier à mille exemplaires)… sans moi, son directeur commercial qui en avait eu l’idée ! Ce fut un flop. Il est revenu déçu me disant qu’il n’avait pas faite une vente.

C’était vraiment impardonnable de sa part : en 1987 soit quatre ans plus tard un français, Philippe Kahn, a fait ce que je proposais, et réussi. Il a créé sa société aux Etats-Unis (Borland) et s’est mis à commercialiser sa version de Prolog à bas prix (« Turbo-Prolog »). Ses ventes se sont envolées partout dans le monde.

Seulement un an après mon départ forcé, son entreprise a déposé le bilan et a été rachetée. Il est mort quelques années plus tard.